Homélie de La Pentecôte- 8 juin 2025- Archiprêtre Jean-Michel Sonnier- Plumaudan
Frères et sœurs,
nous voici réunis pour une très grande Fête : celle de la naissance de l’Eglise, accomplissement de la promesse du Seigneur à ses apôtres. A l’origine, c’était la fête des toutes premières récoltes de céréales offertes en action de grâce, puis la mémoire du don de la loi reçue par Moïse sur le Sinaï.
Pour les apôtres, c’est le début de ce qu’annonçait le Seigneur sur les chemins de Galilée : Voici, je vous le dis, levez les yeux et regardez les champs qui déjà blanchissent pour la moisson. Priez donc le maître d’envoyer des ouvriers pour cette moisson.
Or les ouvriers d’aujourd’hui, c’est nous ! Et il n’y a pas d’un côté le clergé, qui serait chargé de tout, et de l’autre les fidèles qui auraient juste des demandes à lui transmettre. Les évêques, prêtres et diacres, tous ceux qui servent la vie liturgique et pastorale de l’Eglise sont seulement au service de la communauté ; ils ne sont pas au-dessus d’elle, ils sont bien dedans et doivent contribuer à ce que nous soyons tous un selon la prière du Seigneur : Que tous ils soient un, comme toi, Père, tu es en moi et moi en toi.
L’Evangile nous décrit les disciples rassemblés au Cénacle – là où avait eu lieu la Sainte Cène et le lavement des pieds – d’abord réfugiés en ce lieu dans la crainte après la Passion du Seigneur, puis en attente de Sa promesse d’envoyer l’Esprit Saint. Depuis Pâques, Ses apparitions puis Son Ascension, ils ont travaillé sur eux-mêmes et progressé. Avant Sa Passion, il y avait eu des dissensions entre eux : ainsi Jacques et Jean demandant à siéger à Sa droite et à Sa gauche, déclenchant l’indignation des autres apôtres ! Et nous les imitons volontiers en pensant ou disant même à notre tour : « Qui est le plus grand parmi nous ? Quel est le plus ancien ici ? Qui a le plus de références et d’autorité », etc…
Au cénacle, les apôtres sont réunis en demi-cercle autour de la Mère de Dieu, même si on ne la voit pas sur toutes les icônes parce que l’Eglise entoure de beaucoup de silence Celle qui était devenue tellement transparente à l’Amour qu’Elle en devenait comme invisible. La Mère de Dieu s’est en effet tellement oubliée qu’elle s’efface devant la présence divine rayonnante en elle, et nous montre par là-même la bonne attitude : ne surtout pas chercher à se faire remarquer, mais être le plus discret possible pour laisser la place à Dieu, à l’Esprit de paix, de force, de lumière, de vérité, de joie et surtout d’amour !
L’Amour de Dieu n’est pas d’ordre sentimental ; Il est une puissance créatrice, et si nous le recevons nous deviendrons nous-mêmes apôtres ; il y aura dès lors moins de conflits dans le monde, moins d’oppositions, de confrontations, moins de guerres aussi ! Et ça commence à notre petite échelle, autour de nous : il y a trop de foyers où dominent les conflits, tant de lieux et même aussi hélas de paroisses où s’accumulent des tensions, rivalités ou dissonances qui y sont un contre-témoignage !
Mais plutôt que de « faire la morale » aux autres, il convient de se la faire d’abord à soi-même, en travaillant sans relâche à sa propre conversion, pour témoigner par son comportement plus que par des mots souvent vains, vite envolés. De fait, il est bien difficile de parler de l’Esprit, parce que l’Esprit se vit, l’Esprit est un souffle et la seule parole qu’Il porte, c’est bien le Christ, le Verbe de Dieu ! Celui-ci s’efface complètement pour nous communiquer Ses dons ; Il s’efface en tant que Personne de la Trinité Sainte pour nous communiquer l’Amour trinitaire parfaitement vécu et partagé entre le Père, le Fils et l’Esprit.
N’oublions pas que si Dieu nous a créés seul, Il ne nous recrée pas pour la Vie éternelle sans notre participation. C’est pourquoi nous avons chaque jour, du lever jusqu’au soir, un gros travail à faire pour débroussailler, enlever les ronces de notre coeur comme tout ce qui l’encombre, tout ce qui
empêche la lumière de l’Esprit d’y pénétrer. C’est un gros travail, mais c’est notre libre et indispensable contribution, car Dieu n’a pas voulu faire de nous des esclaves ni même des serviteurs, mais des collaborateurs, des jardiniers de sa création !
L’Evangile d’aujourd’hui nous rapporte qu’au dernier jour de la fête des Tabernacles, le Christ avait déjà annoncé la Pentecôte, descente de l’Esprit, en proclamant : « Si quelqu’un a soif qu’il vienne à Moi et qu’il boive ! ». Et encore : « Celui qui croit en Moi, des fleuves d’eau vive couleront de son sein ». Oui, mais c’est d’abord du côté du Christ que jaillit l’eau vive, ce côté transpercé d’où sortent le Sang de l’Eucharistie et l’Eau du Baptême. Ce Sang de l’Eucharistie que nous nous préparons à recevoir, et l’Eau du baptême, l’Eau vive de l’Esprit Saint qui seule peut étancher la soif de notre âme si nous savons l’accueillir, avant de pouvoir prétendre aider nos frères à faire de même !
Il ne nous faut donc négliger aucune des occasions que nous offre l’Eglise de nous désaltérer à cette source de grâce que sont les sacrements. Mais ça ne suffit pas, car ces derniers n’agissent pas automatiquement ! Cela serait trop facile d’éviter si possible tout travail de conversion ! Et pourquoi ne pas sortir aussi un gros billet pour solliciter encore plus de bénédictions et être sûr d’aller au ciel ? Non ! Le plus difficile, mais ô combien nécessaire, c’est le combat contre ce « vieil homme » qui s’accroche à nous, afin que notre coeur puisse enfin se laisser enflammer par l’Amour de Dieu, au lieu que chaque jour il soit refroidi par une si fréquente préférence de nous-mêmes !
Si on a vraiment soif, on peut faire une longue et pénible marche pour aller chercher un puits. Alors juste ici une petite confidence personnelle : j’ai expérimenté, au mois de novembre dernier, toute une semaine post-opératoire sans boire ni manger, alors qu’une alternative par sonde ne pouvait fonctionner. Eh bien, je peux témoigner que la soif est bien pire que la faim ! Le problème est que nous avons trouvé bien des moyens de tromper la soif spirituelle, ou nous la faire oublier : des boissons attirantes, même enivrantes mais toxiques au final : on croit se désaltérer, mais on a encore plus soif après… C’est pourquoi le Christ dit à la Samaritaine : « Celui qui boira de l’eau que je lui donnerai n’aura plus jamais soif… » Mais voilà, est ce que nous sommes prêts à renoncer à beaucoup de choses dans notre vie quotidienne ? Dans nos distractions, notre confort, nos habitudes et nos plaisirs ; et cela pour prendre l’habit du pèlerin, en nous dépouillant de beaucoup de choses inutiles, avant de partir à la recherche de ce puits de Jacob où le Seigneur nous attend, ce qui devrait être l’objectif premier de notre vie ?
Ce jour-là, beaucoup de choses changeront autour de nous. Et nous retrouverons autour de ce puits en compagnie d’autres personnes ayant elles aussi voulu boire cette Eau vive promise par le Christ, celle qu’attendent en cette fête de Pentecôte les apôtres réunis dans la chambre haute. Mais est-ce qu’en arrivant autour du puits, ces pèlerins vont souhaiter passer leur temps à commérer, critiquer, pinailler sur mille choses secondaires, chacun affirmant son point de vue comme le seul bon ? Evidemment non, alors imitons-les, y compris lors de nos agapes…
Et regardons maintenant l’icône de la Sainte Trinité : il n’y a là que l’Amour qui vit et s’échange entre le Père, le Fils et le Saint Esprit ; un Amour qui du Père inonde le Fils et l’Esprit, lesquels le Lui rendent et se l’offrent aussi mutuellement. Il n’y a qu’un seul Feu d’Amour car il n’y a qu’un seul Dieu, mais notre Dieu n’est pas pour autant solitaire : Il est Communion trinitaire, parce que l’Amour n’est pas un état statique, une simple qualité parmi d’autres. L’Amour, pour subsister, doit s’exercer sans cesse : et en Dieu Il s’exerce dès avant la création du monde, par un don réciproque entre chaque Personne divine.
Les chrétiens reçoivent dans la Communion le même Sang du Christ, qui dès lors coule en eux. Mais il faut qu’Il circule non seulement dans leurs veines superficielles, mais aussi et surtout dans celles du cœur profond ; et à ce moment -là, ils peuvent devenir Un… Mais cela suppose que chacun s’efface devant l’autre, comme le Père s’efface devant le Fils, qui Lui-même s’efface devant l’Esprit et réciproquement.
Pour rendre l’Amour actif, un mode de vie trinitaire suppose que chaque chrétien s’efforce de vivre du même dynamisme que ses frères et soeurs en Christ quoique d’une manière unique, pour l’éclosion de ses dons propres car il est appelé à devenir une Personne en communion, jamais une simple goutte impersonnelle dans l’océan ! Voilà comment, dans une communauté vraiment unie, nous pouvons partager le Pain de vie et recevoir un Feu capable de consumer peu à peu toutes nos passions mortifères, si toutefois nous ne l’étouffons pas prématurément !
Ainsi à la Pentecôte, la flamme de l’Esprit qui plane au- dessus des apôtres parfaitement unis les uns avec les autres, va-t-elle pouvoir se diviser en autant de flammes qu’ il y a de têtes, parce que tous partagent la même vie en Dieu ; mais comme chacun est unique, les dons que l’Esprit va communiquer ne se manifesteront pas de la même façon chez Pierre, Paul, Jacques , Jean ou les autres . De sorte qu’il n’y aura jamais non plus entre eux d’esprit de supériorité ou de comparaison : il y aura, comme dans une symphonie, une harmonie sans égale !
Alors la loi qui avait été donnée à Moïse comme une charte extérieure à nous, va-t-elle pouvoir nous devenir intérieure, car gravée par l’Esprit dans nos coeurs ! Les Béatitudes deviendront notre programme, notre ligne de conduite, non plus comme une contrainte subie mais dans un élan d’amour volontaire vers Celui qui en est l’auteur. Une loi de liberté, insiste Saint Paul, qui ne peut bien sûr coexister avec nos passions.
J’entends souvent demander pourquoi la souffrance et la maladie demeurent si présentes alors qu’elles n’ont pas leur origine en un Dieu pourtant bon et ami des hommes ? Eh bien c’est qu’elles découlent de la rupture d’une harmonie originelle entre Lui et notre humanité déchue, cela depuis le 1er Adam jusqu’à nous compris. C’est pourquoi le Christ, nouvel Adam, nous a tous pris en Lui par Son Incarnation, pour que nous puissions réentendre le diapason du chef d’orchestre qui ne cesse de nous exhorter : « Dépêchez-vous d’accorder vos violons ! ». Mais nous tardons à le faire, préférant continuer à jouer en solo selon notre fantaisie, au prix d’une belle cacophonie…
Alors un jour la maladie ou quelque autre épreuve nous tombe dessus, et nous en sommes surpris. Mais par Sa Croix le Seigneur Jésus a permis que de tout mal il puisse sortir un bien, car comme l’écrit Saint Paul : «Tout concourt au bien de ceux qui aiment Dieu ». A condition certes de le vivre sans révolte mais dans l’abandon, en saisissant cette occasion pour nous recentrer sur l’unique nécessaire…
Tout à l’heure, dans les Vêpres de l’agenouillement, nous allons prier le Saint Esprit de nous envoyer Ses Dons ; mais dans la Sainte Liturgie que nous célébrons à présent, nous recevrons d’abord le Corps et le Sang du Christ afin d’être tous unis en Lui. Parce que l’Esprit ne peut reposer que sur le Corps du Christ, que sur une assemblée qui vit dans l’Unité de ce Corps divin. Ensuite, dans les grandes prières à l’Esprit Saint, nous Le supplierons de donner à chacun d’entre nous les dons qu’Il nous destine, et nous tâcherons surtout de les accueillir en vérité pour nous les approprier et devenir de dignes temples du Saint Esprit, ce qui fera de nous les futurs Apôtres dont ce monde a tant besoin ! Amen
P. Jean-Michel Sonnier
