Homélie pour le commencement du Grand Carême- Patriarche Cyrille de Moscou- 23 février 2026
Par cet office divin [celui du pardon, ndt] , nous sommes entrés dans le champ du Grand Carême. Le jeûne, comme nous le savons tous, est un moment de maîtrise de soi associé au refus de manger des aliments gras, de participer à des divertissements. Et, bien sûr, le jeûne suppose une concentration particulière de notre attention sur la prière.
Chaque orthodoxe prie le matin et le soir, mais le jeûne est une exigence certaine pour chacun de nous afin de renouveler notre attitude envers la prière. On ne se contente pas de prononcer les mots que nous connaissions, mais on essaie vraiment de se tourner vers Dieu pendant la prière, par les paroles du livre de prières, et pas seulement les nôtres.
La prière réalise le lien de l’homme avec Seigneur, et il n’y a pas d’autre lien avec Lui. C’est seulement la prière, et donc négliger la prière est une sorte d’autoflagellation. Si une personne ne prie pas, pourquoi devrait-elle alors aller à l’église ? Si elle ne prie pas, pourquoi devrait-elle accomplir d’autres rites ? S’il n’y a pas de prière – sincère, venant du cœur, pleine de foi – alors tout le reste est « un métal qui sonne ou une cymbale retentissante » (cf 1 Cor. 13:1), une sorte de rituel qui peut plaire à certains d’un point de vue esthétique, mais qui est peu susceptible d’être utile.
Si nous allons à l’église ou lisons des textes de prière à la maison, cela signifie que nous participons à la prière. Mais la prière ne devrait pas se limiter à la prononciation de certaines paroles. Nous devons concentrer notre attention. Nous devons déployer nos forces. Nous devons nous tenir devant la face de Dieu. Nous tenir devant notre Juge, notre Père miséricordieux, et nous adresser à Lui avec des paroles qui sont très importantes pour nous. Nous Lui demandons ce qui est vraiment important pour nous, sans quoi il sera difficile de vivre.
Une telle attitude envers la prière, bien sûr, mobilise beaucoup l’homme, même si cela peut souvent être épuisant. Un jour, j’ai demandé aux moines athonites : « Vous vivez dans des conditions si difficiles – c’est le jeûne et diverses restrictions – et quelle est la chose la plus difficile pour vous ? » Souvent, j’ai entendu cette réponse : « Le plus difficile est la prière » Et c’est effectivement ainsi.
Mais si une personne n’a aucune expérience de la prière, alors elle ne peut pas se considérer comme croyante, religieuse. Le mot « religion » lui-même en latin signifie « lien » – lien avec Dieu. Et nous établissons ce lien uniquement par la prière. S’il n’y a pas de prière, il n’y a pas de lien avec Dieu, il n’y a pas de religion. La religion reste un phénomène culturel ou historique, mais elle perd tout son pouvoir. Une personne qui ne prie pas se dit en vain croyante, car en quoi alors la foi s’exprime-t-elle s’il n’y a aucun lien avec Dieu ?
Par conséquent, répétons encore et toujours à nous-mêmes : pendant le Grand Carême, lorsque nous assistons aux offices divins ou prions à la maison, portons une attention particulière à la qualité de notre prière. Il n’est pas nécessaire d’essayer de faire quelque chose d’impossible en priant. Il n’est pas nécessaire de vous imposer des exigences particulières. La chose la plus importante est de comprendre très clairement que nous sommes devant Dieu et que seule la prière nous relie au Seigneur. Et s’il n’y a pas de prière, alors il n’y a pas de lien, ce qui signifie qu’il n’y a pas de sentiment religieux.
C’est précisément ce que je voulais dire à la veille du Grand Carême, car le jeûne dispose à la prière. La plupart des orthodoxes assistent aux offices le matin et le soir, surtout durant la première semaine du Grand Carême. Et si les gens travaillent le matin et ne peuvent pas venir, ils viennent souvent le soir prier avec les paroles du canon de saint André de Crète. En d’autres termes, le jeûne est un moment où l’homme, même s’il n’est pas très pénétrée de la vie ecclésiale, considère nécessaire pour lui-même de venir plus souvent à l’église, ce qui signifie élever sa prière à Dieu plus souvent.
Mais il y a une autre action très importante qui aide une personne à se changer, autant que possible, pendant le jeûne : la tempérance. C’est pourquoi l’Église propose l’abstinence de certains types d’aliments. Quelqu’un m’a dit un jour : « Quelle différence cela fait-il ce que je mange ? L’essentiel n’est pas ce que je mange, ni ce qui entre en moi, mais ce sort de moi. Et j’essaie de ne pas offenser les gens, de ne pas dire de paroles mauvaises, et en général, peu importe ce que je mange le matin – saucisse ou pain ? » Du point de vue de la logique mondaine, cela a un quelque sens. Mais en fait, c’est une énorme erreur, car s’abstenir de nourriture, c’est s’imposer certaines obligations devant Dieu.
Bien sûr, Dieu n’a pas besoin de nos jours de jeûne – Il est tout-puissant, Il est le Créateur du monde. Mais c’est nous qui en avons besoin si, pour l’amour de Dieu, nous nous limitons à la forme de nourriture à laquelle nous sommes habitués, que nous apprécions, et nous le faisons non seulement comme cela, mais en y mettant une signification religieuse : « C’est mon petit sacrifice au Seigneur, et je crois qu’Il l’acceptera et m’aidera à être plus près de Lui. » Par conséquent, la prière et l’abstinence sont la voie et les moyens de renouveler notre vie spirituelle pendant le Grand Carême.
Quarante jours, c’est une longue période, et on ne peut pas tenir avec un certain enthousiasme émotionnel. Pour préserver toute la discipline du Grand Carême, il est d’abord nécessaire d’avoir une conviction ferme que c’est exactement ce qu’il faut faire. Et, deuxièmement, la compréhension que même un petit effort de notre part, comme s’abstenir de manger ou assister aux offices divins, est le seul moyen qui peut nous rapprocher de notre Seigneur et Sauveur, nous pécheurs, indignes, nous trouvant dans les chaînes de cette vie terrestre, mais qui tombons, mais nous redressons. Si ce n’était pas le cas, si le jeûne ne menait pas à l’atteinte de tels objectifs élevés, alors personne ne jeûnerait jamais. Et pourquoi donc ? Le Carême passe, et il n’y a rien dans mon âme, peut-être même pire.
En fait, il se produit parfois, comme me l’a dit une pieuse moniale, une « prière irritée ». Elle vivait dans l’un des monastères, et j’ai eu une conversation spirituelle avec elle quand j’étais encore jeune homme. Elle m’a parlé de la « prière irritée ». J’ai demandé : « Et en quoi s’exprime-t-elle ? » « Dans le fait qu’une personne jeûne, prie, mais devient encore plus mauvaise à cause de cela. » Pourquoi ? Parce que le jeûne affaiblit la force physique d’une personne, affecte le système nerveux, et si le jeûne n’est pas accompagné d’une prière sincère, alors, bien sûr, il peut provoquer une réaction émotionnelle négative.
Par conséquent, en aucun cas il ne faut jeûner de façon détachée de la prière. On ne peut jeûner sans aller à l’église. On ne peut jeûner, et ne pas lire les paroles de Dieu. Car alors la restriction de consommation d’un certain type d’aliment peut ne pas servir le bien, mais au contraire, entraîner l’émergence de problèmes spirituels.
La prière et l’abstinence de nourriture sont des facteurs importants qui aident l’homme à changer sa façon de penser, et qui influencent d’une certaine manière ses sentiments. Mais tout cela n’est possible que lorsque la prière et l’abstinence ne sont pas quelque chose d’automatique, exclusivement rituel, à la limite du folklore et de l’habitude. Sinon, le jeûne et la prière seront de peu d’utilité.
En fréquentant l’église de Dieu pendant le Grand Carême, nous devons demander beaucoup de choses au Seigneur. Pendant de longs offices, nous pouvons aussi penser à nous-mêmes – analyser notre vie, notre comportement. Une telle analyse de soi est très nécessaire pour le chrétien orthodoxe, et elle ne nécessite pas la participation d’une troisième personne – vous êtes seuls, vous-mêmes, devant le Seigneur. Bien sûr, pour recevoir le pardon des péchés, il faut se confesser au prêtre à l’église, mais dans votre cellule ou votre chambre, vous pouvez faire beaucoup pour corriger votre trajectoire spirituelle.
La méditation sur soi-même, la prière au Seigneur, l’abstinence et le repentir constituent les meilleures conditions pour la croissance spirituelle. Par conséquent, le jeûne n’est pas une période difficile, ni un fardeau qui pèse sur l’homme. Au contraire, le jeûne nous aide à devenir meilleurs, à renouveler notre force spirituelle, à se rapprocher du Seigneur, à apprendre, et c’est très important, à avoir une relation différente envers notre prochain. Voir en eux ceux qu’il ne faut pas offenser, car toute offense que nous leur infligeons détruit le tissu des bonnes relations, et représente donc un danger à la fois pour la coexistence humaine et notre état spirituel. Maintenir la paix avec les autres n’est pas moins important que le jeûne, en se limitant à un type d’aliment ou à un autre.
Ainsi, la prière, s’abstenir d’actions qui pourraient nuire à nos contacts avec les autres, sont les forces et moyens dont nous devons nous armer pendant le Grand Carême et les utiliser pour que notre vie spirituelle et nous-mêmes changent réellement pour le mieux. Et que le Seigneur nous aide à consacrer le champ du Grand Carême ainsi – en prière, en abstinence, en maîtrise de soi, dans la lutte contre les faiblesses et les maux spirituels, que nous seuls connaissons – afin que, lors de la Résurrection Lumineuse du Christ, nous puissions non seulement entendre des hymnes liturgiques joyeux, mais aussi ressentir la joie des changements dans nos vies. Amen.
À propos de l’auteur
Kassiana Panev
Traductrice Interprète anglais-français niveau Master 2 et assistante d’émission pour Orthodoxie TV.
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